CALENDRIER NOSTALGIQUE

DU TERROIR BORDELAIS

 

© by Alain LABATUT


La gueille de bonde

Drôle de trame que cette guenille

Devenue gueille en terre gabaye.

Avec la bonde elle s'encanaille

Et c'est la douelle qu'elle émoustille.

 

Mais quand imbibée par l'ouillage,

De couleur elle se pare en un subtil mouillage,

Sa roture s'ennoblit d'un étendard bordeaux,

De la barrique elle se fait le drapeau.

 

Et de tel Cyrano aviné dont la mine,

De la noble guenille arbore la belle nuance violine,

Ne dit-on point, du patois empruntant la faconde

"Il a le nez en gueille de bonde".


Chabrot

Qu'il le nomme chabrot, chabrol ou bien godaille,

Des Charentes à Bourg en passant par Blaye,

Quand l'heure vient du rituel mélange,

Le paysan se recueille tandis que passe un ange.

 

Ayant versé le vin pour l'ancestrale communion,

Dans l'assiette à calotte où tiédit le bouillon,

Il porte haut l'offrande tel un nimbe mordoré,

Et engloutit le tout d'une superbe lampée.

 

Lors, sentant sur son front s'éteindre la canicule,

Il essuie sa lippe en une ample virgule,

Puis soudain pensif émet un subreptice rot,

Et souriant enfin il rend grâce à chabrot.

 


Le cavaillon

Quand au printemps l'air marin sur la vigne divague,

Que sous la houle du soc la glèbe se fait vague,

Empruntant le bigot pour la rude façon,

La femme entre les ceps tire les cavaillons.

 

Penchée sur son labeur , sûre de l'ordre des choses,

D'une main ardente qui méprise la pause,

Elle tisse dans la vigne l'élémentaire harmonie,

Et ravaudant la terre, retouche l'infini.

 

Au soir oubliant la peine que le serein allège,

Lentement se redresse et dominant la rège,

D'un long regard songeur elle défie l'horizon

Où semble l'attendre l'ultime cavaillon.


L'ouillette

Que la douelle imbibée du fût baisse le niveau,

Laissant à l'entonnoir l'anonyme besogne

De verser un liquide dans la commune bonbonne,

C'est à l'ouillette qu'il revient d'emplir le tonneau.

 

Dans l'oeil complaisant doucement insinuée,

Vestale désignée pour célébrer l'ouillage,

De la sombre barrique elle ouvre le passage

Puis s'efface devant la bonde avec humilité.

 

Plus tard le vigneron en la cuisine douillette,

Par les effluves de la soupe les sens avertis,

Louant l'objet respecté pour dire son appétit,

Avoue "J'ai les papilles comme des ouillettes".


 

La douelle

Telle la côte d'Adam par Eve empruntée,

Fille du merrain à la forêt dérobée

Gardant en son sein l'amniotique vinée,

La douelle au tonneau donne sa vitalité.

 

Grosse de son secret, discrète maternité,

Elle nourrit de sa sève la précieuse cuvée,

Et de son oeil ombilical veillant la gestation,

Attend sereinement la lente mutation.

 

Quand plus tard, de la barrique éventrée,

Les flancs violacés diront la destinée,

Le vin en son bouquet où les arômes se mêlent

Saura, se souvenant, qu'il le doit à la douelle.


Le bigot

Curieuse homonymie qui donne à penser

Que l'échine courbée sous quelque dévotion,

Encensant l'éther de poussière soulevée,

Le bigot de la terre fait sa religion.

 

Délicat au jardin, ardent au cavaillon,

L'outil sans orgueil requis pour toutes les façons,

Retourne la motte, humble tumulus

Et libére de son fer les senteurs de l'humus.

 

Qui sur la terre ne s'est jamais penché

Et sur le fond des choses trop peu interrogé,

Pour dire l'essentiel retrouvera les mots,

En songeant à la tâche du modeste bigot.


 

Le sarment

Orphelin de la vigne du cep séparé,

Le sarment dont les yeux, pour toujours fermés,

Près de la vigne gît comme une humble sécaille,

Sur la terre de la rège, victime de la taille.

 

Le temps venu, le fagot par le jonc ceinturé,

En la grande cheminée mollement déposé

Libère en se consumant ses ultimes essences

Dont s'enivre la viande que son fumet encense.

 

Et des cendres encore à peine apaisées,

Semble monter un mystérieux serment

Qui dans la mémoire assemble pour l'éternité,

Reliés en javelle les généreux sarments.


Le douil

 

Douelles enflées par les cercles tenues,

Comme autant de ceintures sur un ventre repu,

Le douil, tour pansue dominant la treille,

En un guet débonnaire sur les vendanges veille.

 

Mais de ce Gargantua la feinte bonhomie

Ne peut dissimuler le farouche appétit

Qu'alimentent sans répit, incessant défilé,

Les bastes généreuses en son ventre versées.

 

L'instant est éternel que nul après ne brouille

Quand sur le sentier du chai lentement avance

La charrette où trône avec indifférence,

Tel un roi fainéant le gigantesque douil.


La baste

Il n'est en automne de plus aimable oraison

Qui de la pensée des morts retarde la saison,

Lorsque la vigne implore que la baste épanouie

De l'aste soulagé recueille enfin le fruit.

 

Et calice éphémère du miracle attendu

Qui transmute la grappe en suave bourru,

La comporte évasée par les anses empoignée

Vers le douil achemine la future vinée.

 

Il n'est en automne de plus douce vision

Lorsque dans la rège au soleil moribond,

Désignant l'espérance de rituels fastes,

Les ombres s'inclinent sur la dernière baste.


Le vime

A la cause de l'harmonie offert par l'osier,

Le vime du rameau contient l'exhubérance,

Et pour convier la vigne à plus d'obéissance,

Trace l'entrelacs d'une mélodieuse portée.

 

Sur les fils de la rège inscrite en cadence,

La fine ligature, en un tempo obstiné,

Scande le tourment du pampre palissé

Et de la lumière bleue rythme le silence.

 

Joignant au chant du monde sa mesure,

L'arpège immobile prend le ton de l'azur

Et du vignoble monte, partition sublime,

Un accord coloré qu'orchestre le vime.


Le carrasson

Parrain de la vigne dont la fragile jeunesse

Du robuste piquet appelle le soutien,

Le carrasson auprès du cep se dresse

Et sur son rôle de tuteur jamais ne revient.

 

Dans la terre soumise à sa verticalité,

Auréolé de bleu par la façon répétée,

Il aspire à la vie sous l'azur complice,

Comme racine du ciel à la sève factice.

 

Par-delà un destin à l'apparence consacré,

Trompe l'oeil, mort vivant ou simple bâton,

Etre ou ne pas être et cultiver l'ambiguïté,

Tel est en réalité l'orgueil du carrasson.

 


 

La rège

Figure de style à la vigne imposée,

La rège de la ligne emprunte le tracé

Mais de la parallèle refusant le destin,

Avec la rège jumelle à l'infini se joint.

 

Se jouant de la courbe qui signe le coteau,

Elle impose à la terre sa souple rectitude

Et sa géométrie qui pose pour l'infinitude

Appelle de ses voeux la palette d'un Rothko.

 

Quand surgit l'ombre, malice de la lumière,

L'épaisseur du contour soudain se désagrège,

Enonçant en un trait, tangente à la sphère,

Sous l'astre complaisant, la pureté de la rège.


© Alain LABATUT

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